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Le selfie : analyse de ses conséquences sur l’image corporelle

Mon envie de traiter le sujet du selfie s’articule autour de deux grandes questions : quelles sont les différentes conséquences sur l’image corporelle des personnes pratiquant le selfie ? Et comment pourrais-je travailler autour du selfie avec les personnes que j’accompagne ?


Le selfie est un auto-portrait réalisé à l’aide d’un smartphone. Cette photo peut avoir pour but d’être gardée pour soi, partagée à autrui dans une conversation privée, ou bien souvent d’être partagée sur des réseaux sociaux. Le selfie n’est pas une photo comme une autre. Tout d’abord parce qu’il offre à la personne qui le réalise la possibilité de poser à sa guise, de prendre la photo lorsqu’elle le souhaite et de répéter ce geste pendant la durée de son choix : elle contrôle tous les paramètres de ce shooting en toute indépendance. De plus, poster ses propres selfies sur ses propres réseaux sociaux se démarque également des autres médias où les figurant.e.s  ont rarement le plein contrôle de leur image. Le selfie est donc un moyen de s’approprier sa propre image et d’en faire l’usage de son choix, c’est un outil au potentiel empouvoirant. Toutefois je me doute qu’il a probablement des conséquences négatives sur l’image corporelle : mais lesquelles, et comment les contourner ?


De plus en plus de papiers, essentiellement des études observationnelles, sont menées sur le sujet du selfie. Une revue systématique publiée en 2020 met en lumière des faits intéressants concernant l’impact des selfies chez des jeunes femmes étudiantes, majoritairement australiennes, américaines et chinoises. Premièrement, il ressort de cette revue que le fait de sélectionner/éditer ses selfies, ou de se soucier des réactions aux selfies publiés conduit à de l’auto-objectivation, accroît les préoccupations liées à l’apparence, ainsi que la comparaison à autrui et l’insatisfaction corporelle. Deuxièmement, les retours positifs suite à la publication d’un selfie peut affecter positivement le niveau de satisfaction de la personne figurant sur le selfie concernant son propre corps ou visage, mais parallèlement à cela le fait d’accorder beaucoup d’importance aux retours suite à la publication de ce selfie peut également augmenter le niveau général d’insatisfaction corporelle et la poursuite de la minceur. Enfin, regarder les selfies d’autres personnes, particulièrement des personnes aux physiques idéalisés et/ou retouchés, affecte négativement l’image corporelle de la personne qui les regarde.

Une étude observationnelle menée sur 179 jeunes femmes conclut qu’une dégradation de l’image corporelle, qu’une augmentation de l’auto-objectivation et que la baisse de l’estime de soi pourraient conduire à pratiquer davantage le selfie. Ceci suggère un éventuel cercle vicieux du selfie et de son impact général sur l’image corporelle et l’estime de soi.

Enfin, une étude contrôlée randomisée sur 110 jeunes femmes met en évidence que celles ayant publié des selfies (qu’ils aient été retouchés par leurs soins ou non) sont plus anxieuses, moins confiantes et se sentent moins attractive physiquement comparativement au groupe contrôle comprenant des femmes n’ayant pas posté de selfies. 


Comment intégrer les informations issues de la littérature scientifique à nos pratiques cliniques ? Tout d’abord je pense qu’il serait intéressant d’ouvrir le sujet en consultation individuelle (ou même en groupe) : demander si la personne se prend en selfie, à quelle fréquence, dans quels contextes, que fait-elle des photos, quelle est son analyse globale de son vécu de la pratique des selfies jusqu’à ce jour ?

Loin d’une pratique clinique directive et ascendante, mon idée n’est pas d’interdire la pratique du selfie aux personnes qui me sollicitent, même dans le but bien intentionné de leur éviter de vivre les conséquences négatives qui risquent d’en découler.

En revanche, plusieurs idées me viennent pour les accompagner dans une pratique du selfie à la fois plus éclairée, modérée et plus créative

  • Travailler sur la fréquence des selfies (à la hausse comme à la baisse, à personnaliser)

  • Au moment d’un selfie, conscientiser l’intention de la photo et observer son état émotionnel (exemple : est-ce que publier cette photo m’apporte plus de bénéfices que de stress ?)

  • Identifier le(s) contexte(s) dans le(s)quel(s) le selfie créé trop de souffrance

  • Réaliser une série de selfies en variant certains paramètres de façon ludique : la lumière, l’angle, la posture etc.

  • Se re-narcissiser : pratiquer le selfie dans le but d’obtenir des photos sur lesquelles on se plaît

  • S’amuser avec le selfie : se mettre en scène avec certaines tenues et/ou certains décors choisis

  • Publier des selfies qui nous plaisent déjà plutôt que de chercher la validation d’autrui dans leur publication

  • Dans une même séance photo, faire le plus beau selfie puis le pire ; pourquoi pas faire cette séance avec une personne de confiance pour observer également les photos d’une autre personne qui se prête à l’exercice

  • En observant le selfie d’une autre personne, identifier la pertinence ou non de se comparer avec la personne en question (exemple : a-t-elle le même âge ? fait-elle un métier lié à l’image ? a-t-elle été maquillée / retouchée ? etc.)

  • Se faire offrir / s’offrir un shooting avec un.e photographe compétente sur le sujet de l’image corporelle

  • Développer son sens critique des selfies des autres (exemple : combien de photo a-t-elle prise avant de publier celle-ci ? rentre–t-elle son ventre ? est-il possible qu’elle souffre d’insatisfaction corporelle elle aussi ?

Bien entendu, il me semble pertinent en parallèle d’accompagner largement sur le sujet de l’image corporelle, pendant plusieurs mois, en prenant en compte toutes ses dimensions et en personnalisant les propositions et les exercices.


Cet article ouvrant avant tout une réflexion sur le selfie, vos commentaires sont les bienvenus pour enrichir mon propos et/ou partager vos expériences personnelles.



Définitions : 


Etude observationnelle : étude qui observe des faits ou mécanismes sans modifier aucune variable, ce qui permet de collecter des informations mais pas de conclure de façon fiable l’existence de liens de causalité.


Insatisfaction corporelle : Vécu affectif associé à une expérience corporelle négative qui résulte de la différence entre le corps vécu et le corps idéalisé, ou bien entre le corps vécu et le corps attendu socialement (Higgins, 1987 ; Thompson et al., 1999).


Bibliographie :


Song, S. & Johnson, K. K., (2020) “A Systematic Review of the Impact of Selfie Activities on Body Image Concerns”, International Textile and Apparel Association Annual Conference Proceedings77(1).


Veldhuis, J., Alleva, J. M., de Vaate, A. J. D. B., Keijer, M., & Konijn, E. A. (2020). Me, My Selfie, and I: The Relations Between Selfie Behaviors, Body Image, Self-Objectification, and Self-Esteem in Young Women. Psychology of Popular Media, 9(1), 3-13.


Jennifer S. Mills, Sarah Musto, Lindsay Williams, Marika Tiggemann, “Selfie” harm: Effects on mood and body image in young women, Body Image, Volume 27, 2018, Pages 86-92, ISSN 1740-1445.


Remerciements


Je tiens à remercier des photographes dont le travail m’inspire beaucoup sur le sujet de l’image corporelle : Marion TREMBLETT, Shannon CREACH et Sarah HAVEL.

Je pense que nous gagnerions à travailler avec des professionnelles de l’image comme vous, merci pour tout ce que vous apportez !


 
 
 

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