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Comment réduire l'écart entre la recherche et le terrain ?

Les freins augmentant l’écart

En tant que psychologue clinicienne et docteure en psychologie, c’est une question que je me pose depuis le début de ma thèse. Les chercheur.ses ont accès à un grand nombre de données scientifiques actualisées et partagent leurs résultats d’étude. Les professionnel.les de terrain sont formé.es et peuvent se former régulièrement aux nouvelles pratiques et outils. Cependant il faut en moyenne 17 ans pour qu’une donnée probante soit disponible sur le terrain (Balas & Boren, 2000). De plus, les professionnel.les de terrain et le grand public n’a accès qu’à une partie très restreinte des données scientifiques publiées. Iels peuvent avoir accès à ces informations via les conférences, ouvrages de vulgarisation et formations mais ces moyens demandent un coût. Il en résulte que les professionnel.les peuvent utiliser des outils inadaptés ou obsolètes et créer des outils qui ne seront pas étudiés à grande échelle alors qu’ils pourraient être répandus pour une majorité de professionnel.les. A l’inverse, les chercheur.ses peuvent faire des études pratiques sur de nouvelles pratiques et outils sans connaître ou prendre en compte les réalités du terrain des professionnel.les et du public ciblé.es par ces pratiques et outils. Ceci rend les résultats d’études rapidement obsolètes, du temps et de l’argent gâchés.

J’ai pu constater ce décalage en étudiant le Body Project pendant ma thèse, programme de prévention des troubles des conduites alimentaires. Les établissements scolaires et professionnel.les de terrain se plaignaient de la durée du programme (4 séances d’une heure) et des contraintes d’organisation que cela demandait alors qu’iels avaient l’habitude de proposer des ateliers de prévention en une séance unique (ce que la recherche a montré comme peu utile à long terme ; Stice et al., 2004). Les données scientifiques du programme ne prenaient pas en compte les difficultés organisationnelles et les moyens humains et financiers des professionnel.les de terrain. A l’inverse, les professionnel.les de terrain n’avaient pas connaissance que des actions de prévention sont plus efficaces quand elles sont proposées dans la durée.


Les leviers pour réduire l’écart

Jessica Guyot, Coordinatrice de l’Institut PRESAGE, dans sa conférence sur le transfert de connaissances reprenant les données de la littérature scientifique, propose trois grands types de transfert de connaissances entre la recherche et le terrain : la diffusion des connaissances, les échanges entre les différents acteur.ices et la co-construction. Pour chaque type, je vous propose des outils pour faciliter ce transfert de connaissances.


La diffusion des connaissances : transmission unidirectionnelle de la recherche au terrain. C’est ce qui se fait le plus souvent actuellement via les publications scientifiques et vulgarisées, les conférences, les rapports, etc. Cette diffusion des connaissances demande aux professionnel.les de terrain de faire des recherches fréquentes pour obtenir les informations sur leurs thématiques de pratiques. Plusieurs outils pour obtenir les informations gratuitement et à plusieurs niveaux :

  • Vulgarisation des données de la recherche : certaines associations et fédérations proposent de la veille scientifique. Elles mettent à disposition des résumés d’études scientifiques en accès libre afin de diffuser les données scientifiques converties dans un langage non scientifique à destination des professionnel.les et du grand public. C’est par exemple ce que nous faisons via ces articles de blog.

  • Publications scientifiques sur HAL https://hal.science/ : cette plateforme française promeut la science ouverte, c’est-à-dire la diffusion des données scientifiques en accès libre à tou.tes. Les données scientifiques ne sont pas actuellement toutes disponibles car les revues scientifiques demandent un abonnement ou de payer pour avoir accès à leurs articles scientifiques (ce qui est à mon sens un contresens puisque les chercheur.ses sont payé.es par l’argent public pour faire leurs recherches). Cependant, ce sont les données scientifiques publiées en France et les articles scientifiques sont disponibles uniquement s’ils ne sont pas soumis à une confidentialité via la revue scientifique dans laquel il a été publié.

  • Logiciel Consensus https://consensus.app/ : ce logiciel d’intelligence artificielle a une version gratuite et une version payante. Sa version gratuite est largement suffisante pour des professionnel.les de terrain qui n’effectuent pas des recherches régulièrement. Il suffit de poser une question et le logiciel va faire une revue de la littérature sur les articles qui permettent de répondre à la question. Il va proposer un résumé venant des données des articles pour répondre à la question et un accès aux articles si le logiciel l’a. Cependant les articles sont principalement en anglais et le logiciel fait la recherche dans sa base de données donc il n’a pas accès à tous les articles existants dans la littérature scientifique. Il faut aussi comprendre le langage scientifique et pouvoir juger de la pertinence de l’article. Pour l’avoir testé, je le trouve suffisamment pertinent. Je me permets d’ajouter un bémol qui est que l’intelligence artificielle consomme énormément d’énergie et je conseille de ne pas faire des recherches inconsidérées ou dont la réponse peut facilement être trouvée sur un moteur de recherche.

  • Conférences et colloques gratuits : on peut trouver des diffusions de connaissances gratuites en cherchant sur un moteur de recherche ou via des journaux spécialisés qui ont des agendas de manifestations scientifiques et de terrain. Dans mon domaine, je pense à https://www.jdpsychologues.fr/agenda et https://www.santementale.fr/agenda/

  • Comptes professionnels Instagram : il devient de plus en plus répandu que les professionnel.les de terrain et scientifiques partagent des informations aux autres professionnel.les et au grand public sur leurs axes de travail. Ces informations sont courtes, vulgarisées et permettent une compréhension rapide de concepts clés.


Les échanges entre la recherche et le terrain : interactions bidirectionnelles entre les chercheur.ses et les professionnel.les de terrain via des échanges formels ou informels. Ce type commence à se mettre en place mais demande de prendre le temps de le faire de manière régulière.

  • Communautés de pratiques : groupe d’échanges réguliers entre chercheur.ses, professionnel.les du terrain et décideur.ses. Ces communautés sont organisées par ceux qui le souhaitent selon des règles qui sont propres à chaque communauté. La régularité des échanges est la clé pour permettre l’amélioration continue de chacun.e. La communauté doit se regrouper autour d’une thématique commune voire un territoire commun afin de ne pas se disperser dans les échanges.


Co-construction : production conjointe de savoirs entre la recherche, les professionnel.les de terrain et le public. L’implication des professionnel.les de terrain et/ou du public dès le début de la démarche de co-construction est la clé afin d’impliquer les acteu.rices et d’être au plus près de leurs besoins.

  • Recherche participative : recherche scientifique où l’équipe de chercheur.ses met en place des temps de collaboration avec les professionnel.les de terrain et/ou la population ciblée pour co-créer le protocole de recherche et l’intervention qui sera étudiée pendant la recherche. Les chercheur.ses adorent qu’on les contacte pour leur proposer des projets qui s’intègrent dans leurs axes de travail. Il faut bien sûr que la personne ait du temps disponible mais si iel sent votre engagement, vous pourrez créer un super projet de recherche. Attention à la frustration : une recherche prend du temps (création du protocole de recherche, appel à projet pour trouver un financement, recrutement des participant.es de l’étude, analyses statistiques puis publication des résultats), entre 2 à 5 ans pour qu’un projet aboutisse mais le jeu en vaut la chandelle.

  • World café, cartographie, design thinking : des outils qui permettent de co-construire ensemble des données d’information et des outils à destination des professionnel.les du terrain et de vulgarisation pour le grand public. Cela permet de faire traduire les données de la recherche en un langage adapté au public qui les utilisera. Plein de chercheur.ses et d’associations mettent à disposition des outils clés en main sur leurs sites afin que les professionnel.les de terrain s’en saisissent.

  • Courtier de connaissances : un.e professionnel.le intermédiaire qui fait le relai, la médiation entre les chercheur.ses et les professionnel.les de terrain. Cette personne permet de créer du lien entre les deux mondes et d’adapter les données scientifiques à une réalité de terrain. Cette personne peut avoir un rôle dans les autres stratégies de transfert de connaissances afin de fluidifier les échanges.



Bibliographie

Balas, E. A. & Boren, S. A. (2000): Managing clinical knowledge for healthcare improvement. In J. Bemmel & A. T. McCray (Eds.), Yearbook of medical informatics (pp.65-70).

Stice E., Shaw H. (2004). Eating disorder prevention programs: a meta-analytic review. Psychological Bulletin, Mar;130(2):206-27. doi: 10.1037/0033-2909

 
 
 

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