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Que savons-nous de la dysmorphophobie ?

Diététicienne recevant des personnes sujettes aux troubles des conduites alimentaires (TCA) et/ou ayant vécu des variations de poids au cours de leur vie, je suis souvent confrontée à ce trouble couramment appelé dysmorphophobie. Beaucoup de personnes vivent quotidiennement avec, et de mon côté je continue de le trouver complexe à comprendre et à accompagner. J’ai alors entrepris de faire un état des lieux de la littérature scientifique disponible pour ensuite dresser un résumé des connaissances à ce jour établies sur ce sujet.


Définition et observations cliniques


Ce que j’appelle dysmorphophobie est en réalité nommé plus justement Body Dysmorphic Disorder (BDD pour la suite de l’article) : en français trouble dysmorphique corporel.


Une définition fréquemment utilisée du BDD est la suivante : c’est un trouble psychiatrique persistant dans lequel une personne est intensément préoccupée par une imperfection perçue sur son apparence que les autres personnes ne perçoivent pas ou bien perçoivent comme une très légère imperfection, ceci causant une détresse majeure et une dégradation de la qualité de vie pour la personne concernée.


Détaillons chaque aspect de cette définition. Tout d’abord, le terme de défaut perçu est très important : la personne concernée pense avoir un défaut mais majoritairement l’entourage ne le voit pas comme tel, on peut donc souligner l’erreur de perception. À savoir que selon les études les zones corporelles les plus souvent concernées sont le visage, la peau, les cheveux et le nez. Ensuite, au sujet de la détresse majeure causée par le BDD, en effet les personnes concernées sont émotionnellement très affectées (honte, dégoût de soi, sentiment d’humiliation…) chaque fois qu’elles voient ou pensent à la ou aux zones corporelles perçues comme des défauts, au point de vivre beaucoup de retentissements comportementaux : se regarder très fréquemment dans le miroir, ne pas oser sortir de chez soi, se laver très souvent, utiliser beaucoup de maquillage pour camoufler, se gratter la peau, refuser les photos, avoir recours à la chirurgie esthétique etc. Enfin, concernant le caractère persistant du BDD, en effet la littérature met en évidence que la ou les préoccupations durent généralement plusieurs années voire dizaines d’années si la personnes n’est pas accompagnée spécifiquement sur ce sujet ; à savoir que les préoccupations peuvent perdurer sur la ou les mêmes zones corporelles ou bien se déplacer sur d’autres zones au fil des années.

Souvent associé à une estime de soi basse ainsi qu’à des comorbidités psychiques (anxiété, dépression, idéations suicidaires), le BDD s’inscrit dans un contexte de véritable souffrance et est à prendre très au sérieux.


Mécanismes en jeu


Plusieurs particularités du fonctionnement cérébrale sont avancées pour expliquer le BDD. Toutes les informations suivantes sont extraites et la revue de Geneva K. Jonathan and al. (2024).


Tout d’abord, les personnes sujettes au BDD semblent présenter un manque de connectivité dans les zones cérébrales liées au traitement visuel, en particulier dans le traitement équilibré entre les informations globales et les détails. Cette spécificité les prédispose à focaliser sur certains détails de leur corps, au détriment de leur image globale. Un cercle vicieux vient renforcer le BDD : les personnes concernées semblent regarder (dans le miroir, en photo) uniquement ou majoritairement les zones de leur corps perçues comme des défauts, accentuant l’attention mise sur ces zones et diminuant la perception de leur propre attractivité. Précision faite qu’à l’inverse certaines personnes sont très évitantes avec les miroirs et les photos. De plus, les études sur le sujet mettent en évidence que les personnes sujettes au BDD ont plus tendance à interpréter négativement les situation sociales ambiguës ou neutres, par exemple lorsque quelqu’un leur jette un regard en se croisant dans la rue. Autre cercle vicieux : les personnes sujettes au BDD ont non seulement beaucoup recours à la comparaison sociale, mais de façon biaisée : elles regardent le visage des autres sans mettre l’attention sur les zones qui leur pose problème chez elles (exemple : la forme du nez) mais en mettant l’attention sur les zones qu’elles considèrent attrayantes chez les autres (exemple : la couleur des yeux), tout en négligeant chez elles l’existence de ces mêmes zones.

Des études sur l’expression faciale ont révélé que les personnes atteintes de BDD ont tendance à interpréter la neutralité émotionnelle ou une émotion désagréable (comme la tristesse et la colère) des autres moins rapidement et en déformant l’émotion, ce qui renforce leurs croyances sur leurs défauts perçus et leur peur de rejet social.


Causes et hypothèses


Le BDD, comme d’autres problématiques liées à l’image corporelle (internalisation de l’idéal de beauté, insatisfaction corporelle, comparaison sociale etc.) touche majoritairement les femmes. Les fonctionnement neuronaux détaillés ci-avant sont évidemment en cause dans le développement du BDD mais n’expliquent pas pleinement pourquoi les femmes sont beaucoup plus touchées que les hommes ni pourquoi les sociétés occidentales sont plus touchées que d’autres endroits du globe.


Ci-après mes hypothèses concernant les potentielles causes sociétales de ces troubles :

  • La standardisation de la beauté, au détriment de la diversité naturelle des apparences et des formes de beauté.

  • La surexposition à ce standard de beauté : non seulement sur les réseaux sociaux, également dans les films, séries, émissions, magazines, publicités etc.

  • L’idéalisation de la beauté : être conforme au standard de beauté nous est présenté comme un vecteur de désidérabilité, de popularité, de réussite professionnelle, de richesse etc.

  • L’injonction à avoir un partenaire masculin, à être parfaite pour le garder ainsi qu’à avoir des enfants pour « réussir sa vie »

  • L’inaccessibilité du modèle de la femme parfaite : belle au naturel, apprêtée mais pas superficielle, diplômée mais pas carriériste, bonne mère sans s’oublier totalement, blanche et hâlée l’été, mince mais avec de la poitrine et des fesses, adore les légumes mais à un ventre plat sans ballonnements, sans rides mais sans avoir chirurgie esthétique… la liste n’en finirait pas.

  • L’incitation constante des femmes à consommer des cosmétiques, régimes amincissants, maquillage, vêtements, compléments alimentaires, chirurgie esthétique, drainages, détox et autres produits permettant de modifier son apparence

  • La diversité ethnique n’est pas suffisamment représentée dans les différents médias et le standard de beauté occidentale est imposé partout dans le monde, et les discriminations raciales ont de nombreux retentissements sur la santé mentale notamment l’estime de soi

  • L’homophobie et la transphobie systémique et internalisée aggravent la santé mentale et l’image corporelle chez les personnes appartenant à la communauté des minorités de genre et d’orientation sexuelle

  • Le BDD et les troubles de l’image corporelle en général se développent majoritairement à l’adolescence, et les statistiques nationales montrent une tendance à la dégradation de la santé mentale des jeunes (enquête EnCLASS 2022)

  • La psychophobie systémique et internalisée empêche pour beaucoup de personnes l’accès aux consultations en psychiatrie, en psychothérapie ainsi que l’accès aux traitements psychotropes lorsqu’ils s’avèreraient efficaces, majorant et chronicisant ainsi les troubles de santé mentale


Pour conclure cette partie, je souhaite ajouter que si le BDD touche de plein fouet certaines populations comme les jeunes femmes ou les minorités ethniques, de genre ou d’orientation sexuelles, même les personnes objectivement très conformes au standard de beauté y sont fréquemment sujettes : les troubles de l’image corporelle n’épargnent personne. Tout le monde est perdant, sauf quelques industries à qui ces dynamiques rapportent beaucoup.


Traitements


Heureusement, le BDD est réversible, il y a donc l’espoir d’une meilleure qualité de vie pour les personnes qui y sont sujettes et qui en souffrent quotidiennement.


De façon générale, 2 types de traitements sont proposés en première intention aux personnes concernées :

  • Un accompagnement en TCC (Thérapie Cognitive et Comportementale), en présentiel mais également dans un format de programme en ligne. Quelques exemples des sujets travaillés dans ce cadre : élaborer sur le caractère objectif et subjectif de la beauté ; défusionner de ses croyances et les challenger par exposition ; diminuer les comportements de vérification ; apprendre à regarder son visage / corps avec une vue d’ensemble plutôt qu’en focalisant sur les défauts perçus ; diminuer la comparaison sociale ; augmenter la conscience corporelle ; identifier les contextes d’apparition du BDD etc. Cela dit, la revue de Geneva K. Jonathan and al. (2024) suggère la nécessité de nouvelles études évaluant différents accompagnements en TCC au moyen d’un groupe contrôle, ainsi que des études longitudinales. Notons enfin que cette revue conseille également d’adapter les exercices proposés à chaque personne, notamment selon son genre, son ethnie et sa culture.

  • Une médication par ISRS (Inhibiteurs Sélectifs de la Recapture de la Sérotonine), seule ou associée à un accompagnement en TCC. Les effets de cette médication se produisent généralement progressivement, et 12 à 16 semaines semblent nécessaires pour sentir les pleins effets. Plusieurs molécules existent, je vous recommande d’être accompagné.e par un.e psychiatre pour l’instauration et le suivi du traitement. Plus de détails à ce sujet se trouvent dans l’étude de Kevin Hong and al. (2019).


À l’inverse, les études de Crerand et al., (2010) et de Tignol et al., (2007) mettent en évidence que les modifications corporelles via la chirurgie esthétique sont rarement efficaces en plus de présenter d’autres risques pour la santé mentale. Ce dernier point me semble essentiel à diffuser puisqu’aujourd’hui la majorité des personnes souffrant de BDD utiliser leur énergie, temps et argent dans le but de modifier leur corps plutôt que dans une psychothérapie centrée sur le sujet dans le but de développer une meilleure relation à leur apparence.


Malheureusement, le BDD est un trouble largement sous-diagnostiqué et à ce jour même les personnes diagnostiquées ou auto-diagnostiquées restent sans accompagnement adapté car trop peu de professionnel.le.s sont informé.e.s et formé.e.s à ce sujet. J’espère que cet article participera à son échelle à faire connaître le BDD et à inciter les psychologues, psychothérapeutes, psychiatres et même diététicien.ne.s et psychomotricien.ne.s à s’y former.


Bibliographie


Advancing Psychosocial Treatment for Body Dysmorphic Disorder (BDD): A state-of-the-science review, Geneva K. Jonathan et al. doi:10.1016/j.beth.2024.04.002


Is cognitive behavioral therapy an efficacious treatment for psychological interventions in body dysmorphic disorders? A meta-analysis based on current evidence from randomized controlled trials, Feu Zhao et al., https://doi.org/10.1016/j.jad.2024.02.004


Pharmacological Treatment of Body Dysmorphic Disorder, Kevin Hong. Doi: 10.2174/1570159X16666180426153940


Efficacy of an internet-based, therapist-guided cognitive behavioral therapy intervention for adolescents and young adults with body dysmorphic disorder: a randomized controlled trial, Michaela Schmidt et al., doi : https://doi.org/10.1186/s12888-025-06797-1


New perspectives in the treatment of body dysmorphic disorder, Kevin Hong and al., 2018, doi : https://doi.org/10.12688/f1000research.13700.1

 
 
 

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