Les échelles standardisées pour l’évaluation de l’image corporelle
- Roxane TURGON

- 28 avr.
- 7 min de lecture
Les échelles standardisées sont des outils psychométriques validés scientifiquement. Ces échelles sont souvent en premier lieu développées pour être utilisées dans le cadre d’études scientifiques afin d’évaluer quantitativement un concept comme l’image corporelle. Ces échelles peuvent également être utilisées dans la pratique clinique à des fins de dépistage, aide au diagnostic et à la prise en charge.
Développement d’une échelle standardisée
Je vous résume ici les étapes de développement d’une échelle afin que vous compreniez comment elles sont créées. Si vous souhaitez plus de détails, vous pouvez vous référer au livre de DeVellis et Thorpe (2021).
Les chercheur.euses créent des items (des questions ou des affirmations) qui vont constituer l’échelle. Ces items sont construits selon les données scientifiques disponibles sur le concept qu’iels souhaitent mesurer dans l’échelle. Iels choisissent également la cotation qui permettra aux personnes de donner leur point de vue (de « jamais » à « toujours » par exemple). Le choix des items peut passer par plusieurs étapes où les chercheur.euses demandent à d’autres chercheur.euses ou des praticien.nes de donner leur point de vue sur la pertinence des items.
L’échelle est ensuite testée auprès d’un échantillon de participant.e.s qui correspond à la cible de l’échelle (population non-clinique ou clinique, sexe, genre, âge). L’échelle est diffusée dans un questionnaire où il y a également d’autres échelles qui mesurent le même concept ou des concepts similaires.
Des analyses statistiques sont ensuite faites sur l’échelle afin de vérifier que sa structure est cohérente et fiable. Des items peuvent être supprimés si les analyses montrent qu’ils sont moins pertinents (qu’ils ne mesurent pas la même chose que les autres et qu’ils fragilisent la structure de l’échelle). Les analyses statistiques permettent de faire ressortir la présence de facteurs (ou dimensions, ou sous-échelles) qui permettent de préciser la structure de l’échelle et de choisir si le score de l’échelle sera calculé sur un score total (addition ou moyenne de tous les items) ou selon des sous-échelles (addition ou moyenne de plusieurs items). Des comparaisons entre les échelles du questionnaire permettent de déterminer si l’échelle mesure bien le même concept ou un concept similaire aux autres échelles du questionnaire qui sont déjà validées scientifiquement.
Une fois ces étapes réalisées, l’échelle pourra être validée et publiée dans un article scientifique afin qu’elle puisse être utilisée par la communauté scientifique et de la pratique clinique. Il existe souvent plusieurs échelles qui mesurent un même concept ou bien des concepts similaires. C’est pourquoi il est important de savoir comment une échelle a été développée, sur quelle population et ce quelle mesure précisément. Le plus efficace est de se référer à l’article scientifique de validation de l’échelle afin de comprendre sur quelles données scientifiques elle est basée, quel concept elle mesure, sur quelles populations elle peut être utilisée et comment le score est calculé afin d’interpréter le résultat. Par exemple, certaines échelles ont été évaluées sur des populations cliniques et non-cliniques et proposent un seuil (« cut-off » en anglais) pour définir si la présence d’une caractéristique ou d’un symptôme est pathologique ou non. D’autres échelles ne donnent pas de seuil et permettent plutôt d’évaluer l’intensité de la présence d’une caractéristique.
Echelles sur l’image corporelle
Plusieurs échelles sont disponibles en libre accès et en version française pour mesurer l’image corporelle. Vous pouvez les trouver directement sur internet ou en contactant le.la chercheur.euse qui l’a développée en lui expliquant le contexte dans lequel vous souhaitez utiliser l’échelle. Les chercheur.euses sont ravi.e.s de partager leur travail et de savoir que ce qu’iels ont produit est utile dans la recherche et dans la pratique clinique donc n’hésitez pas à leur en faire la demande et à leur poser des questions. Je vous propose ici une comparaison des échelles validées les plus utilisées dans la littérature scientifique.
Dans une pratique clinique, ces échelles peuvent être utilisée pour permettre à la personne de poser des mots sur sa relation à son image corporelle, pour évaluer l’intensité de l’insatisfaction ou de la satisfaction corporelle, pour évaluer quelles dimensions de l’image corporelle sont les plus touchées (cognitive, affective, comportementale ou perceptuelle), et l’évolution de l’image corporelle dans le temps si vous faites passez l’échelle plusieurs fois pendant le suivi.
Insatisfaction corporelle
La plus connue et souvent utilisée dans les recherches est la Body Shape Questionnaire (BSQ ; Rousseau et al. 2005 pour la version française). Cette échelle en 34 items permet de calculer un score total d’insatisfaction corporelle et/ou un score pour les 4 sous-échelles (« Évitement et honte sociale de l’exposition du corps », « Insatisfaction corporelle par rapport aux parties inférieures du corps », « Usage de laxatif et vomissement pour réduire l’insatisfaction corporelle », « Cognitions et comportements inadaptés afin de contrôler son poids »). Les sous-échelles permettent de donner une image précise des domaines les plus touchés par l’insatisfaction corporelle. Cette échelle est assez complète puisqu’elle aborde les dimensions cognitive, affective et comportementale de l’image corporelle. Cependant elle peut être longue à remplir donc les chercheur.euses ont créé plusieurs versions courtes, dont la BSQ-8B en 8 items qui est la plus recommandée pour une population française (Lentillon-Kaestner et al. 2014). Cependant, cette échelle est uniquement validée sur les adolescentes et adultes identifiées femmes en France.
Certaines sous-échelles peuvent être extraites de l’échelle afin de n’évaluer qu’une dimension précise. Dans ce cas aussi, il est important de se référer à l’article de validation pour comprendre le calcul et l’interprétation du score de la sous-échelle. C’est le cas des sous-échelles « Préoccupations sur le poids » et « Préoccupations sur la silhouette » du Eating Disorders Examination Questionnaire (EDE-Q ; Carrard et al. 2015 pour la version française). Ce sont des sous-échelles d’une échelle évaluant les troubles des conduites alimentaires étant donné que l’insatisfaction corporelle fait partie des symptômes de ces troubles psychiques. Celles-ci permettent de mesurer les dimensions cognitives et affectives de l’image corporelle pour les adolescent.es et les adultes.
Etant donné que les échelles sur l’insatisfaction corporelle ont souvent été développée pour une population identifiée femme, des échelles ont été spécifiquement développées pour une population identifiée homme (adolescents et adultes) comme la Male Body Dissatisfaction Scale (MBDS ; Rousseau, Denieul et Lentillon 2014 pour la version française). Cette échelle en 25 items permet de capturer la spécificité de l’insatisfaction corporelle chez les hommes en se centrant en partie sur la musculature grâce à deux sous-échelles évaluant les dimensions cognitive et affective (« Insatisfaction musculaire », « Insatisfaction par rapport à l’apparence générale »).
Certaines sous-échelles de la Body Esteem Scale (BES) peuvent être extraites pour mesurer uniquement l’insatisfaction corporelle et notamment le désir de changement du corps. Il existe en français une version pour les adolescent.es et adultes identifiées femme (Rousseau, Valls et Chabrol, 2015) et une version pour les adolescents et adultes identifiés homme (Valls, Rousseau et Chabrol, 2011). Dans la version féminine, il s’agit de la sous-échelle « Désir de changement et affects négatifs associés à l’apparence générale » alors que dans la version masculine il s’agit des deux sous-échelles « Désir de changement » et « Sentiments quant à l’apparence et au poids ».
Image corporelle positive
La littérature a montré que l’image corporelle est constituée d’une partie positive et d’une partie négative qui peuvent cohabiter chez une même personne. L’image corporelle négative est souvent assimilée à l’insatisfaction corporelle et autres concepts comme le surinvestissement sur l’apparence. L’image corporelle positive aborde des concepts comme l’acceptation corporelle et l’appréciation corporelle. Il peut donc être intéressant d’évaluer ces deux pendants afin d’avoir un détail de l’image corporelle de la personne.
L’échelle la plus répandue pour mesurer l’image corporelle positive est la Body Appreciation Scale II (BAS-2 ; Kertechian et Swami 2017 pour la version française). Elle permet en 10 items d’évaluer l’intensité de l’image corporelle positive à travers les dimensions cognitive et affective chez beaucoup de personnes puisqu’elle a été validée pour des enfants, des adolescent.es et des adultes.
La Body Esteem Scale (BES) mesure l’estime donnée à son corps et de manière générale la satisfaction corporelle. Dans les deux versions, deux sous-échelles (« Satisfaction générale à l’égard de l’apparence » et « Satisfaction par rapport au poids ») permettent l’évaluation de la dimension positive du corps à travers les dimensions cognitive et affective de l’image corporelle.
Conclusion
Vous pouvez donc voir que selon le contexte, la personne et le concept que vous souhaitez évaluer vous devriez choisir une échelle plutôt qu’une autre. Dans la liste ci-dessus, on peut également remarquer que seule la BSQ contient une sous-échelle sur la dimension comportementale de l’image corporelle et aucune échelle n’évalue la dimension perceptuelle. D’autres échelles qui n’évaluent pas directement l’image corporelle mais des concepts associés (vérifications corporelles, interoception, etc) peuvent permettent de mesurer ces dimensions.
Bibliographie
Carrard, I., Lien Rebetez, M.M., Mobbs, O. et al. (2015). Factor structure of a French version of the eating disorder examination-questionnaire among women with and without binge eating disorder symptoms. Eating Weight Disorders, 20, 137–144. Doi:10.1007/s40519-014-0148-x
DeVellis, R. F., & Thorpe, C. T. (2021). Scale development: Theory and applications. Sage publications.
Kertechian, S., & Swami, V. (2017). An examination of the factor structure and sex invariance of a French translation of the Body Appreciation Scale-2 in university students. Body image, 21, 26-29. Doi: 10.1016/j.bodyim.2017.02.005
Lentillon-Kaestner, V., Berchtold, A., Rousseau, A., & Ferrand, C. (2014). Validity and Reliability of the French Versions of the Body Shape Questionnaire. Journal of Personality Assessment, 96(4), 471–477. Doi:10.1080/00223891.2013.843537
Rousseau A., Knotter A., Barbe P., Raich R., Chabrol H. (2005). Etude de validation de la version française du Body Shape Questionnaire [Validation of the French version of the Body Shape Questionnaire]. Encephale, Mar-Apr;31(2):162-73. Doi: 10.1016/s0013-7006(05)82383-8
Rousseau, A., Valls, M., & Chabrol, H. (2015). Étude de validation de la version française de l’Échelle d’Estime Corporelle (Body Esteem Scale) chez les adolescentes et les jeunes adultes. European Review of Applied Psychology, 65(4), 205-210. Doi : 10.1016/j.erap.2015.06.001
Rousseau A., Denieula M., Lentillon V, Valls M. (2014). French validation of the Male Body Dissatisfaction Scale in a sample of young men, Journal de thérapie comportementale et cognitive, 24, 122—129. Doi: 10.1016/j.jtcc.2014.07.001
Valls, M., Rousseau, A., & Chabrol, H. (2011). Étude de validation de la version française du Body Esteem Scale (BES) dans la population masculine. Journal de thérapie comportementale et cognitive, 21(2), 58-64. Doi: :10.1016/j.jtcc.2011.02.001
Commentaires