Exposition à la nature et image corporelle, que nous dit la recherche ?
- Eva ROY

- 3 mars
- 4 min de lecture
Et si se promener dans un parc, ou même regarder des vidéos immersives de paysages, pouvait favoriser une relation plus positive au corps ?
Les contenus médiatiques en rapport avec le corps sont véhiculés depuis de nombreuses années au travers de différents média (magazines, publicités, réseaux sociaux…). Plusieurs études se sont ainsi intéressées à l’effet de certains contenus sur l’image corporelle, tels que ceux associés au body positive (qui souhaitent promouvoir la diversité des corps) ou encore les images types « fitspiration » (qui visent à inspirer les individus à faire de l’exercice physique et développer des habitudes qualifiées comme « saines »). Il n’est pas rare que ces recherches intègrent une condition « contrôle », où les personnes sont amenées à visionner des contenus qui ne sont pas en lien avec l’apparence physique, comme par exemple, des images de paysages et de nature. De façon surprenante, ces images d’environnements naturels sont parfois associées à une augmentation significative de l’appréciation corporelle (par exemple, Williamson & Karazsia, 2018) et des affects positifs (Cohen et al., 2019), alors qu’elles sont choisies initialement pour être « neutres » et sans effet sur l’image corporelle.
Face à ce constat et aux bienfaits observés de la nature sur la santé mentale (Jimenez et al., 2021), la communauté scientifique s’est interrogée sur les effets de l’exposition aux environnements naturels pour promouvoir un rapport sain au corps. La revue narrative critique de Swami (2024) synthétise l’état des connaissances sur le lien entre l’exposition à la nature et l’image corporelle. Les études montrent des associations entre le niveau d’exposition à la nature et l’appréciation corporelle (autrement dit, au plus les individus indiquent avoir une exposition élevée à la nature, au plus ils présentent des niveaux élevés d’appréciation corporelle). Cependant, peu de recherches se sont intéressées aux associations entre l’exposition à la nature et des indices d’image corporelle négative, ce qui limite les conclusions à ce sujet. Les personnes qui font des activités en extérieur (activité physique, jardinage…) présentent des niveaux plus élevés d’appréciation du corps comparativement à celles qui pratiquent des activités en intérieur. Une simple promenade de trente à quarante-cinq minutes dans un espace vert suffit à augmenter l’appréciation de son corps, alors qu’une marche de durée équivalente dans un environnement urbain peut produire l’effet inverse. Enfin, l’exposition à la simulation d’environnements naturels (images, vidéos, réalité virtuelle) améliore l’image corporelle positive, mais pas l’exposition à des environnements urbanisés. Cependant, l’usage de simulations pose la question de la capacité à représenter ces environnements de façon complète et de répliquer l’engagement dans de multiples modalités sensorielles (sentir le vent sur sa peau, les odeurs des fleurs par exemple). Un autre résultat intéressant est que les espaces bleus (rivières, lacs, bords de mer…) semblent parfois plus efficaces que les espaces verts pour promouvoir une image corporelle positive, mais les raisons possibles restent encore à explorer.
Comment expliquer ce lien entre environnements naturels et image corporelle ?
Deux grandes théories sous-tendent cette association :
La Théorie de la Réduction du Stress (Ulrich, 1981) : la nature réduit le stress physiologique et subjectif. D’un point de vue évolutif, les environnements naturels ont longtemps été associés à l’accès aux ressources nécessaires pour notre survie, ce qui expliquerait qu’ils déclenchent spontanément des affects positifs qui calment notre système nerveux.
La Théorie de la Restauration de l’Attention (Kaplan, 1995) : contrairement à la ville qui sollicite constamment notre attention (beaucoup de stimulations comme le bruit, les éclairages lumineux, la foule, les panneaux…), la nature permet une forme de pause mentale, qui restaure les ressources attentionnelles et diminue les ruminations.
Ainsi, la nature permettrait d’être séparé de ses pensées et préoccupations habituelles, dont notamment les pensées négatives en lien avec l’apparence, et permettrait de s’immerger et s’engager pleinement. Le fait d’être moins concentré sur ses inquiétudes et plus présent dans le moment facilite un déplacement de l’attention vers la fonctionnalité du corps (notre corps n’est pas fait pour être esthétique, mais nous offre de multiples capacités), favorisant ainsi l’image corporelle positive.
Swami recense plusieurs facteurs intermédiaires possibles (médiateurs) qui viendraient expliquer ce lien entre exposition aux environnements naturels et image corporelle plus positive : le sentiment de connexion à la nature, l’autocompassion ainsi que l’utilisation de stratégies de coping adaptatives (à savoir, pensées et/ou comportements mobilisés pour réduire un stress).
La revue insiste sur des limites importantes des études actuelles comme le manque de diversité dans les échantillons (en termes de genre, de culture…), des mesures variables et parfois limitées de l’image corporelle et de l’exposition à la nature ainsi qu’un manque de compréhension des mécanismes. Ces études ne permettent pas toujours de dire si la nature cause directement une meilleure image corporelle, ou si des personnes déjà plus à l’aise avec leur corps ont tendance à fréquenter davantage ces environnements.
Conclusion
Swami conclut que, malgré des limites méthodologiques, l’ensemble des résultats est encourageant : l’exposition à la nature semble un levier potentiel, peu coûteux, facile à mettre en place et accessible à grande échelle, pour favoriser une image corporelle plus saine, mais il appelle à des études plus diversifiées, longitudinales et mieux outillées pour confirmer et préciser ces effets.
Bien que des recherches supplémentaires soient nécessaires, dans un contexte d’urbanisation croissante et de préoccupations écologiques majeures, ces résultats rappellent également l’importance de préserver et de rendre accessibles les espaces verts. Au-delà de leurs bénéfices environnementaux, ces espaces naturels pourraient aussi constituer des ressources précieuses pour le bien-être psychologique des individus, y compris pour la promotion d’une image corporelle plus positive.
Références :
Cohen, R., Fardouly, J., Newton-John, T., & Slater, A. (2019). #BoPo on Instagram: An experimental investigation of the effects of viewing body positive content on young women’s mood and body image. New Media & Society, 21(7), 1546–1564. https://doi.org/10.1177/1461444819826530
Jimenez, M. P., DeVille, N. V., Elliott, E. G., Schiff, J. E., Wilt, G. E., Hart, J. E., & James, P. (2021). Associations between Nature Exposure and Health: A Review of the Evidence. International journal of environmental research and public health, 18(9), 4790. https://doi.org/10.3390/ijerph18094790
Kaplan, S. (1995). The restorative benefits of nature: Toward an integrative framework. Journal of Environmental Psychology, 15(3), 169-182. https://doi.org/10.1016/0272-4944(95)90001-2
Swami V. (2024). Associations between nature exposure and body image: A critical, narrative review of the evidence. Acta psychologica, 248, 104355. https://doi.org/10.1016/j.actpsy.2024.104355
Ulrich, R. S. (1981). Natural versus urban scenes: Some psychophysiological effects. Environment and Behavior, 13(5), 523–556. https://doi.org/10.1177/0013916581135001
Williamson, G., & Karazsia, B. T. (2018). The effect of functionality-focused and appearance-focused images of models of mixed body sizes on women's state-oriented body appreciation. Body image, 24, 95–101. https://doi.org/10.1016/j.bodyim.2017.12.008
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